D’où vient l’eau du robinet, et quels sont les enjeux liés à sa qualité ?
Dans un contexte de multiplication des pollutions la menaçant, nous avons remonté le fil de l’eau potable dans le nord du département avec Baptiste Gilles Carret, ingénieur eau et environnement.
Diplômé de l’ENSIL-ENSCI à Limoges, Baptiste Gilles Carret œuvre depuis cinq ans en tant qu’Ingénieur en Eau et Environnement à la Régie des Eaux Ardenne Rives de Meuse : Une structure publique qui pilote l’approvisionnement en eau potable de Revin à Givet, pour le compte de la Communauté de communes. Un travail scientifique et technique mené en coopération avec les autorités sanitaires, alors que pèse la menace des pollutions et du changement climatique. De la nappe alluviale au robinet, plongée avec notre expert sur la piste de l’eau potable et des défis de sa préservation.

Qu’est-ce qu’une eau « potable » ?
Baptiste GC : Le Larousse dit que c’est une eau « buvable ». Mais pour le régulateur, on parle d’EDCH (Eau Destinée à la Consommation Humaine). Elle doit être « propre et salubre ». Derrière ce jargon, il y a des normes strictes fixées par la loi. C’est l’Agence Régionale de Santé (ARS) qui définit les seuils de sécurité basés sur des études d’écotoxicologie, et réalise les contrôles.
L’ARS examine une longue liste de composants. Ceux dont il ne faut absolument pas dépasser les seuils : les polluants chimiques, pesticides ou métaux lourds, les bactéries, et désormais les PFAS, qu’on appelle les polluants éternels, ainsi que d’autres composants qui ne représentent pas de risques immédiats comme le calcaire ou le fer. On analyse aussi des paramètres physiques : température, couleur, odeur ou turbidité (l’aspect trouble de l’eau). Tous les résultats sont publics. J’invite d’ailleurs chacun à consulter ceux de sa commune sur le site “Dansmoneau.fr” !
Goût et sécurité sont-ils liés ?
Absolument pas. Le goût, c’est une question de minéralisation. À Hargnies par exemple, une eau puisée en forêt sera peu minéralisée et acide, avec un petit goût ferrugineux propre au massif ardennais. Ailleurs, elle sera plus calcaire donc plus dure. Mais le goût n’est pas un bon indice de sécurité : une eau de source peut être colorée par des acides issus de l’humus sans être toxique, alors qu’une eau qui semble pure mais qui aurait traversé une veine d’arsenic serait mortelle. En France, l’eau est le produit alimentaire le plus contrôlé. Si elle est déclarée impropre, c’est souvent par précaution : un léger dépassement de nitrates peut être risqué pour un nourrisson sur le long terme, mais sans danger pour un adulte qui la consommerait ponctuellement. Dans ce cas, on fournit obligatoirement de l’eau en bouteille à ceux qui ne peuvent plus consommer au robinet.
D’où vient l’eau que vous distribuez sur le territoire d’Ardenne Rives de Meuse ?
Sur le plan géologique, les Ardennes sont coupées en deux. Au sud de Charleville, le sol sédimentaire recèle beaucoup de nappes phréatiques. Mais au nord, dans le massif ardennais, la roche est imperméable : l’eau s’infiltre dans des petites failles mais il n’y a pas de nappes. Notre ressource principale, c’est la nappe alluviale de la Meuse. Attention, ce n’est pas l’eau de la Meuse ! Imaginez le fleuve comme la partie visible d’une éponge géante faite de sédiments et de cailloux. L’eau y circule très lentement, ce qui la filtre naturellement et très bien. Comme l’eau paye l’eau – c’est-à-dire que le service n’est pas subventionné par l’impôt, mais financé par la facture – on cherche l’efficacité maximale au coût le plus juste en la captant là où elle est de grande qualité. La plupart de nos installations sont très simples : un forage d’un mètre de diamètre, des pompes, et une injection d’hypochlorite de sodium (ndlr : eau de javel) pour garantir qu’aucune bactérie ne se développera pendant son voyage dans les tuyaux. En surface, la zone autour des captages est protégée des activités humaines polluantes.
Qu’est-ce qui peut affecter la qualité d’un captage ?
Il y a plusieurs natures de pollution. Il y a la pollution locale, comme un épandage d’engrais trop proche d’un captage. Là, on discute avec l’agriculteur, on ajuste les pratiques, et la qualité revient vite. C’est plus complexe avec les pollutions qui voyagent. Dans la vallée de la Meuse, on retrouve des résidus de pesticides alors qu’il n’y a que de la forêt autour. Ils viennent de l’amont : ce que font nos voisins nous affecte car nous partageons le fleuve. Il y a aussi des pollutions historiques : à Vireux-Molhain, nous avons dû condamner un puits à cause des PFAS issus de mousses anti-incendie utilisées par les pompiers lors d’un incendie il y a des années de celà. Dans ce cas, il n’y a aucun remède : il faut changer de captage.
Pourquoi ces molécules, les PFAS, sont-elles impossibles à éliminer ?
Ce sont des molécules complexes, des créations humaines qu’aucun procédé bactériologique ou chimique naturel ne peut dégrader. La nature ne les connaît pas ! On peut les traiter en sortie de captage par nanofiltration, mais c’est une technologie extrêmement coûteuse et gourmande en énergie. Pour des petits villages c’est financièrement intenable.
Les PFAS ne sont que la face émergée de l’iceberg. Hier c’était l’amiante et le plomb, aujourd’hui ce sont les microplastiques et les résidus de médicaments. Il est important de comprendre qu’une station d’épuration n’est qu’un accélérateur de processus naturels : elle gère très bien nos déchets organiques, mais les molécules chimiques trop complexes passent au travers et finissent dans nos champs puis nos nappes.
Que faire pour préserver ce petit cycle de l’eau en qualité et quantité ?
Ce terme de “petit cycle de l’eau” me gêne, même si mes collègues l’emploient. Il donne l’impression d’un circuit fermé. Si c’était le cas, on pourrait boire l’eau à la sortie des stations d’épuration ! En réalité, le cycle de l’eau se combine avec d’autres phénomènes comme le changement climatique et la pollution chimique. L’eau « pure » est hélas un concept du passé, nous n’en aurons plus. Comme le CO2 dans l’atmosphère, les polluants que nous injectons dans le sol et dans l’eau y restent pour longtemps. La solution n’est pas seulement technique ou locale, elle demande un vrai changement de société pour penser aux générations futures et arrêter d’aggraver le problème.
Est-ce qu’un changement de nos habitudes de consommation peut aider ?
Évidemment ! On trie nos emballages de plus en plus souvent, mais on oublie le contenu. On ne jette pas d’huile de vidange ou de peinture dans les toilettes, c’est la base. Mais regardons aussi nos cosmétiques ou nos produits ménagers. Un savon de Marseille, c’est de l’huile végétale et de la soude : la nature sait s’en occuper. Un gel douche sophistiqué ou un produit ménager « ultra-dégraissant », c’est souvent une autre histoire. Il faut revenir aux produits simples, naturels, primaires !
Primaire : En conclusion, buvez-vous l’eau du robinet sans crainte ?
Baptiste GC : Sans aucune hésitation. Pourquoi ? Parce que je dispose d’une information complète et que je connais la rigueur des contrôles. Pour être honnête, je suis bien plus inquiet par le contenu de mon assiette, dont je sais finalement très peu de choses !